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Un million d’euros pour mieux comprendre la guerre

Mathias Thoenig, professeur d’économie à HEC Lausanne vient de recevoir une bourse junior de l’European Research Council (ERC). C’est une première pour un projet junior en Sciences humaines et sociales à l’Université de Lausanne (UNIL). Cette bourse, de plus d’un million d’euros sur 60 mois, permettra au professeur Thoenig et à son équipe de lancer un projet de recherche interdisciplinaire d’envergure intitulé ‘L’économie des griefs et des conflits ethniques’.

Les bourses de l’ERC sont difficiles à obtenir et la procédure est longue. Moins de 10% des postulants y parviennent. La Suisse est très performante, avec de nombreuses bourses obtenues grâce à la qualité des chercheurs résidants et au soutien des institutions.  La Faculté des HEC se démarque avec cette deuxième bourse obtenue seulement deux ans après la bourse senior de plus de deux millions d’euros octroyée à Philippe Bacchetta, également professeur d’économie, pour son projet « Liquidity and Risk in Macroeconomic Models » .

LHECture a rencontré le prof. Thoenig pour parler de son projet:

lHECture : les conflits ethniques ne semblent pas être un sujet couramment étudié par les économistes. Pourquoi se pencher sur ce domaine ?

MT : ces dernières années, les sciences économiques se sont réapproprié s un certain nombre de sujets transversaux, mêlant des éléments de géopolitique, de sociologie et d’économie. L’analyse des conflits armés en fait partie. Comprendre pourquoi certains groupes sociaux défendent leurs intérêts par la violence et non par des échanges économiques apaisés, intéresse aussi les économistes.

Ainsi, les économistes du développement ont bien documenté ce qui est appelée ‘la malédiction des ressources naturelles’, phénomène qui afflige certains pays pauvres, pourtant riches en pierres précieuses, pétrole ou autres matières premières. En effet, dans des contextes institutionnels fragiles, cette manne provoque des tensions explosives entre les différents groupes qui cherchent à se l’approprier.

Les analyses existantes se limitent aux coûts et aux bénéfices économiques liés aux conflits. Notre projet a pour but de leur coupler l’étude de la dynamique des identités et des clivages ethniques. Nous cherchons à  comprendre comment des croyances et des symboliques oppositionnelles se créent et comment elles se combinent aux déterminants économiques des conflits.

lHECture : Quels conflits sont particulièrement visés?

MT : Nous considérons deux principales sources d’information. D’une part, nous identifions les régularités statistiques présentes dans les 127 guerres civiles, associées en grande majorité à des tensions ethniques, qui ont eu lieu entre 1945 et 2000 et qui ont été responsables de plus de 16 millions de morts. D’autre part, nous nous intéressons au conflit civil qui a ravagé l’Ouganda ces deux dernières décennies. Les protagonistes en sont le gouvernement et divers mouvements rebelles, tel le tristement célèbre ‘Lord’s Resistance Army’ dirigé par Joseph Kony. C’est un terrain d’étude idéal pour notre projet car l’Ouganda est un véritable patchwork de plus de 50 groupes ethniques, avec des tensions dans tout le pays.  Grâce à des logiciels de géolocalisation, nous pouvons dresser une cartographie de la violence interethnique dans le pays. Nous la comparons ensuite à la géographie des attitudes interethniques observées dans diverses enquêtes d’opinions sur les ménages ougandais.

lHECture : Et vous en tirez quelles hypothèses ?

MT : Deux hypothèses de travail. La première stipule que les griefs interethniques sont manipulés pour servir les intérêts économiques des élites à court terme. La seconde vient de la biologie évolutionniste et soutient que la coopération intragroupe et l’agression intergroupe sont deux traits comportementaux profondément ancrés dans la cognition sociale. Car les sociétés humaines se singularisent par un très haut niveau de coopération mais aussi de violence.

Notre objectif est de discriminer entre ces deux hypothèses.

lHECture : comment procédez-vous ?

MT : Entre autres, grâce au LABEX (ndlr : Laboratoire de recherche en expériences  comportementales mis en place en 2010 à HEC Lausanne). Nous pouvons y manipuler le sentiment d’appartenance au groupe exprimé par les participants. Mais ce qui est innovant, ce sera d’émuler au laboratoire l’agression et les conflits intergroupes.

Avec notre protocole, nous souhaitons comprendre si les facteurs économiques jouent un effet de premier ordre. En y associant des administrations d’hormones (testostérone, ocytocine, vasopressine), nous voulons tester, au contraire, si ces identités oppositionnelles ont avant tout une base biologique. Et si une telle prédisposition à la violence existe, il nous faudra alors étudier comment la représentation de l’autre peut la déclencher.

lHECture : c’est donc un projet à la croisée entre l’économie et la biologie ?

MT : Oui absolument, un projet à la fois interdisciplinaire et interfacultaire. Et c’est enthousiasmant.  Au sein de la Faculté des HEC, l’équipe se compose des professeurs J. Antonakis (comportement organisationnel) , L. Goette, R. Lalive et D. Rohner (économie). S’y ajoute le prof. F. Pralong (endocrinologie) de la Faculté de Biologie et de Médécine.

lHECture : en quoi cette recherche sera applicable et utile en dehors du monde académique ?

MT : Les guerres civiles, et surtout les guerres ethniques, constituent un frein massif au développement des pays. A la fin d’un conflit, le maintien de la paix par des forces d’interposition, la reconstruction matérielle, sanitaire et économique d’une région apparaissent comme les enjeux les plus urgents. Notre étude, elle, prône l’importance que revêt également le rétablissement de la confiance entre groupes ethniques, par le truchement de la pédagogie, de l’éducation, du discours politique et des symboles de réconciliation. Ce facteur, souvent négligé, est pourtant crucial. Sans confiance, il ne peut y avoir de reprise de l’activité économique. Sans confiance, il n’y a pas de paix pérenne. A travers cette étude, nous espérons pouvoir influer sur l’élaboration de la politique de reconstruction pour permettre aux pays de sortir du cycle de la violence, de la défiance, de la pauvreté.

En savoir plus sur le prof. Mathias Thoenig

Propos recueillis par Thomas Fitzsimons, Lausanne, novembre 2012

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